Le jeu

Un plateau de jeu qui fond comme neige au soleil ; des billes en guise de pions, qui n’appartiennent à personne, mais qu’il faut quand même capturer. Bienvenue dans l’univers atypique de Zertz. Sacrifice et anticipation seront vos principales armes pour vaincre votre adversaire. Saurez-vous sacrifier les bonnes billes pour atteindre la victoire ?

Comment ça marche

Le plateau de jeu est constitué d’anneaux qui forment un hexagone régulier de 4 cases de coté (version de base) ou 5 cases de coté (variante avancée qui dévoile tout le potentiel du jeu). De plus, les joueurs disposent de 6 billes blanches, 8 grises et 10 noires. Les règles sont très simples : à son tour, un joueur pose une bille sur l’un des anneaux de son choix et retire un anneau du bord du plateau (retirable en le glissant, sans bouger d’autres anneaux) sur lequel il n’y a pas de billes.

Lorsque deux billes sont l’une à coté de l’autre et que l’une des billes peut sauter, en ligne droite, par dessus sa voisine en atterrissant sur un anneau vide, il y a prise, un peu comme aux dames. La prise est un coup obligatoire (encore une fois comme aux dames) qui remplace la pose de la bille et le retrait d’anneau.

On peut aussi capturer des billes en isolant un groupe d’anneaux. Si tous les anneaux isolés sont occupés par une bille, le joueur qui les isole capture immédiatement toutes ces billes en retirant les anneaux concernés du jeu.

Le premier joueur qui capture 4 billes blanches ou 5 grises ou 6 noires ou 3 de chaque couleur remporte la partie.

Critique

Zertz, le jeu des sacrifices. Ce sous-titre de la règle reflète bien la réalité de ce jeu où les joueurs ne possèdent rien, excepté les prises réalisées en cours de partie . On est donc en face d’un jeu atypique, plutôt troublant lors des premières parties. On est d’abord tenté de tendre des pièges à son adversaire, mais ils se retournent rapidement contre nous. Il faut donc réussir à dépasser nos habitudes face aux jeux abstraits et apprendre à jouer avec les positions originales que nous propose ce jeu hors du commun. Il va falloir accepter de faire des sacrifices pour réussir à récupérer plus. En se basant sur le fait que les 3 billes (noire, grise, blanche) n’ont pas la même valeur, les joueurs vont tenter de sacrifier des billes de faible valeur pour récupérer des billes de plus fortes valeurs.

Zertz est donc un jeu de sacrifices, un jeu dans lequel il faut offrir pour récupérer plus. Dans une telle situation :

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Position de d ?part
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J’offre une noire















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Et je vais pouvoir capturer la blanche

On voit qu’il est simple d’ofrir une noire pour récupérer une blanche (qui "vaut" plus que la noire). Evidemment, votre adversaire ne vous laissera jamais (sauf erreur de sa part) devant une telle situation. Et il faudra donc, face à des situations plus complexes, être capable de créer des combinaisons de prise vous permettant d’effectuer une prise finale avantageuse pour vous (c’est-à-dire, dans la plupart des cas, être plus proche de la victoire que votre adversaire). Chaque situation où vous n’êtes pas obligé de pendre peut donc s’apparenter à un casse-tête. Un peu à l’image de Ricochet robot, vous allez devoir chercher dans votre tête comment placer les billes dans une position vous permettant de faire une bonne prise. Pour cela, il va falloir offrir des billes, mais en offrir moins que le résultat de votre combinaison. Et si vous n’arrivez pas à mettre en place une telle combinaison, il faudra placer une bille dans une position qui ne permettra pas à votre adversaire de faire facilement une combinaison gagnante.

Il faut donc constamment chercher à résoudre un casse-tête ou se débrouiller pour en proposer un compliqué (c’est-à-dire "cher") à votre adversaire.

Bien évidemment, la recherche de telles combinaisons n’est pas évidente et demande de la pratique, à la fois pour les trouver mais aussi pour éviter de laisser le plateau dans une position trop avantageuse pour votre adversaire. Plus que tout autre jeu abstrait, Zertz nécessite donc une certaine pratique pour être maitrisé. Et, au-delà d’une pratique, un apprentissage. En effet, sans "mentor" pour expliquer les bases du jeu, il est vraiment difficile d’en trouver, seul, les subtilités.

Mais, passé cet écueil, le jeu révèle un visage incroyable et un plaisir ludique assez rare. A la fois parce qu’il est basé sur un concept peu commun, à savoir la non-appartenance des pions à un joueur et la diminution du plateau, mais aussi parce que ce concept est lié à une règle beaucoup moins originale : la prise. Capturer dans un jeu abstrait, c’est vieux : go, échecs, dames, backgammon, tous les grands classiques proposent des règles de capture. Mais quand on doit capturer des pions que l’on ne contrôle pas, car les deux joueurs peuvent les jouer comme ils veulent, on obtient un résultat déroutant. Pour le 3° opus de son projet, Kris Burm a donc su ajouter une idée géniale à un concept ancestral. L’auteur belge révèle ici toute l’étendue de son génie et on ne peut que le remercier d’avoir créer un tel jeu.

Cependant, il faut bien avouer que certaines parties peuvent se révéler frustrantes. Quand un joueur lance une attaque, on se retrouve à prendre sans réflexion (sauf lors des coups doubles, mais ce ne sont pas les plus fréquents ; un coup-double est une double possibilité de capture lors d’un tour de jeu), et au terme, d’une grosse combinaison, le joueur se plante, il n’arrive pas à gagner et la victoire devient pour nous, alors, une simple formalité. C’est toujours très frustrant de gagner de cette manière. Lorsque que l’adversaire gagne, la partie fut certes bizarre, mais on a la satisfaction d’avoir vu une magnifique combinaison se créer. Et c’est en cela que Zertz se trouve à mi-chemin entre casse-tête et jeu abstrait pour deux joueurs. On y retrouve donc le bonheur de la confrontation des jeux abstraits et la frustration des casse-tête. Et, entre les deux, la satisfaction de la "belle combinaison" commune aux deux genres.

Le jeu se joue aussi à plusieurs niveaux en fonction de la taille du plateau. Le jeu standard se joue sur un plateau de 37 anneaux, parfait pour découvrir. Cependant lorsqu’on maitrise le jeu, ce plateau apparait rapidement plutôt petit et on cherche à passer sur le +11 (48 anneaux). La nouvelle boite de Zertz intégrant 12 anneaux supplémentaires, il est maintenant possible de jouer sur ce plateau avec le jeu original. De taille moyenne, ce plateau permet de commencer à déployer des combinaisons intéressantes. Lorsque l’on maitrise bien le jeu, on peut passer sur le "vrai" plateau, celui qui permet de donner toute sa grandeur à Zertz, le +24 (61 anneaux). C’est clairement sur ce plateau que le jeu prend toute sa dimension et révèle toute sa richesse. S’il est difficile de débuter sur ce plateau, tellement il semble immense, on y vient forcèment quand on commence à jouer régulièrement (il vous faudra alors une boite de base et un Gipf set 2, contenant 12 anneaux). Les autres plateaux seront toujours utilisés pour des parties plus rapides ou plus agressives. En effet, le plateau étant plus petit, il faut attaquer encore plus tôt (souvent avec 2 billes sur le petit plateau), ce qui rend le jeu très agressif et donne des parties forcèment très différentes du jeu sur plus grand plateau. Cette modularité est vraiment une grande force du jeu. Elle a d’ailleurs été exploitée à fond par l’un des tous meilleurs joueurs du monde de Zertz, Fabien Palfer-Sollier, qui a créé un ensemble de plateaux alternatifs que vous pouvez voir en photos (descendre un peu dans la discussion pour voir les photos). Ces plateaux ont été créés dans un souci d’équilibre, respectant les bases du jeu, mais rien ne vous empêche de créer vos propres plateaux. Cet aspect supplémentaire permet d’aller encore plus loin dans les parties.

De plus, les parties restent relativement rapides, surtout pour un jeu de cette profondeur. Sur petit plateau, on peut jouer en 15-20 minutes (voire moins) et sur grand plateau, les parties n’excèdent que rarement 30 minutes. Ceci est dû à deux raisons : une partie de Zertz compte relativement peu de coups et certains de ces coups sont forcés. On passe donc pas mal de temps à réfléchir sur certains coups pour la création des combinaisons, mais, comme il y a peu de coups, la durée de la partie reste raisonnable, ce qui est plutôt une bonne chose.

Pour finir, un petit mot au niveau du matériel. Comme tous les jeux du projet Gipf (Gipf, Tamsk, Dvonn, Yinsh et Pünct), le matériel est de toute beauté. Mais, contrairement à ses petits camarades, Zertz possède un plateau composé d’anneaux indépendants qui font bien meilleur effet que les plateaux en carton des autres jeux (ou que le plateau un peu moche de Tamsk). Les billes sont très agréables à manipuler, même si elles roulent très bien lorsqu’on les laisse tomber.

Conseils tactiques et stratégiques

Je ne vais pas m’étendre sur le sujet, surtout que Fabien Palfer-Sollier a écrit un très bon guide stratégique sur le sujet, complémentaire du travail d’introduction de Stephen Taverner.

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Guide Zertz






Je me permettrais d’appuyer sur un point, évoqué dans le guide mais peut être pas assez mis en lumière : le replacement, c’est-à-dire la position dans laquelle on laisse le plateau au terme d’une combinaison. En effet, la couleur et la position des billes au terme de votre combinaison ont une importance capitale. Quelques fois, cela fera même la différence entre la défaite et la victoire. Il peut être intéressant d’offrir une bille de plus à votre adversaire si cela peut permettre de laisser le plateau dans une position nettement moins avantageuse pour votre adversaire.

Pour le reste, une lecture attentive du guide ci-dessus associée à une pratique du jeu sur Boardspace (moi-même ou Fabien (pseudo palferso) nous ferons un plaisir de vous faire découvrir ce jeu) devraient vous permettre de découvrir les premiers secrets de ce jeu. Boardspace est un site "en live", une partie de Zertz sur plateau standard y prend rarement plus de 15 minutes.

Et pour découvrir les bases du jeu, je vous conseille de faire les "exercices pratiques"de Fabien, qui sont une très bonne introduction.

Public

Comme tous jeu abstrait, Zertz s’adresse à un public très large grâce à ses règles simples. Cependant, il demande une certaine pratique et, face à un joueur expérimenté, peut difficilement se jouer au feeling. De ce fait, de nombreux joueurs peuvent être rebutés par cet aspect.

Conclusion

Zertz est clairement un jeu atypique, original, décalé. La découverte du jeu est assez plaisante, mais, rapidement, ce plateau qui se remplit de billes avec peu de place pour autre chose devient frustrant, même si trouvez une petite combinaison est rigolo. Une partie face à un joueur chevronné permet alors de comprendre qu’on avait rien compris au jeu. On découvre alors un nouveau jeu, dynamique et agressif, qu’on ne soupçonnait vraiment pas. Mais il devient alors assez difficile de jouer au feeling et Zertz demande une concentration rare. De plus, le jeu sur un plateau de 61 anneaux est impossible avec le jeu de base, ce qui est un peu dommage. Pour toutes ces petites raisons, je ne donne pas la note maximale à ce jeu.

Mais, avouons qu’avec l’esprit clair, sur un plateau de 61 anneaux (voire un plateau alternatif), avec l’envie de bien se prendre la tête à deux, Zertz vaut bien un 10.